| Les ondes électromagnétiques sont-elles dangereuses pour la
santé des hommes ?
Rappelons que, lorsqu'un courant électrique passe dans un
fil, il produit un champ électrique et un champ magnétique. L'association
de ces deux champs orthogonaux crée ce que l'on appelle un champ
électromagnétique, que l'on soupçonne d'être cancérigène.
Depuis les années cinquante,
les Soviétiques s'intéressaient aux effets des champs électromagnétiques
sur la vie. Ils trouvaient souvent qu'il y en avait. En 1972, l'un des
leurs, V.P. Korobkova, déduit de ses observations que les électriciens
travaillant sur les lignes à haute tension présentent des troubles
physiologiques dus aux champs électromagnétiques : affaiblissement du
pouls, diminution de la pression sanguine, anomalies de la
thermorégulation du corps. Rappelons qu'on classe les ondes
électromagnétiques en deux grandes familles : celles ayant une fréquence
supérieure à 3,25. 1015Hz et qui provoquent un rayonnement ionisant (rayon
X, rayon gamma...) et celles dont la fréquence est inférieure à cette
valeur et qui donnent naissance à un rayonnement non ionisant (lumière,
once radar, four à micro-onde, radio, télévision...). C'est cette deuxième
catégorie qui nous intéresse ici.
C'est ainsi que, depuis vingt
ans, les enquêtes épidémiologiques æ succèdent sur le thème : les ondes
électromagnétiques sont-elles dangereuses pour la santé des hommes ? En
1979, deux sociologues américains, Nancy Wertheimer et Ed Leeper, de
l'université du Colorado, avancent, eux, que les enfants de la région de
Denver habitant près des réseaux de distribution électrique
(transformateurs et lignes électriques) courent deux fois plus de risques
de mourir d'une leucémie. En 1986, le Suédois Toménius constate, en effet,
un accroissement du nombre de tumeurs du système nerveux chez des enfants
vivant près d'installations électriques.
Mais entre-temps, deux
enquêtes épidémiologiques anglaises, celles de Fulton (1980, Rhode Island)
et Myers (1985, Yorkshire), ont affirmé le contraire : aucune corrélation
entre le nombre de leucémies et la proximité des lignes électriques.
L'Organisation mondiale de la santé (OMS) vient à la rescousse des Anglais
avec un rapport (Environnement Health Criteria 69 - 1987) qui innocente
les champs électromagnétiques. En août dernier l'affaire rebondit ! Un
nouveau rapport de synthèse, préparé par l'université Carnegie-Mellon à la
demande du Congrès américain, relance le débat, mais de manière ambiguë,
puisqu'il conclut : «Parmi toutes les enquêtes épidémiologiques, la plus
fiable est celle de Savitz (1). Elle fournit quelques données prouvant que
les champs électromagnétiques agissent comme promoteurs des cancers. Mais
il est impossible de conclure, car elles sont trop faibles pour admettre
une véritable corrélation entre une exposition aux champs et
l'augmentation du nombre de cancers».
David Savitz, de l'université
de Caroline du Nord, n'a-t-il rien dit de plus précis ? II a, certes,
évité les erreurs de prédécesseurs tels que Wertheimer, qui n'avait pas
mesuré avec rigueur l'intensité du champ dans la résidence des malades ;
elle l'avait seulement estimé d'après la distance séparant les foyers des
lignes électriques. Savitz, lui, s'est servi d'un dosimètre pour mesurer
la valeur précise du champ dans les maisons. Puis Vertheimer n'avait pas
tenu compte de la présence ou non de fumeurs dans les foyers atteints,
carence sérieuse, puisque le tabac est cancérogène. Savitz, lui, en tient
compte.
Reprenant à zéro le travail de Wertheimer, Savitz étudie
les enfants de moins de 15 ans, toujours dans la région de Denver, et il
recense tous les cas de cancer durant une période de 7 ans (de 1976 à
1983). Savitz travaille en finesse : pour chaque individu, il reconstruit
en détail son «histoire électromagnétique», qu'il divise en trots périodes
: première enfance, deux années précédant le diagnostic et période du
diagnostic. Pour chaque période, il reconstitue le champ électromagnétique
subi par l'enfant. Travail d'orfèvre, car il a fallu comptabiliser les
flux électromagnétiques produits par les divers appareils électroménagers
utilisés dans le foyer et mesurer aussi bien les rayonnements non
ionisants émanant d'un simple chauffe-eau électrique que ceux d'une
couverture chauffante. Résultat, toutes les pièces de la maison étaient
passées au «peigne fin».
Savitz put ainsi définir par ordre
croissant quatre grandes classes d'intensité de champs auxquels furent
exposés les enfants décédés (- de 0,65.10-'tesla ; de 0,66.10-7F à
0,99.10-7E ; de 1 à 2,49.10-7F et plus de 2,5.10-71). Et là, il se trouva
en mesure de conclure que les enfants exposés aux champs élevés (2,5.10-7F
et plus) courent de 1,3 à 1,6 plus de risques d'avoir un cancer que les
non exposés. Et, dans le cas particulier des leucémies, c e risque double.
Savitz mit aussi en parallèle l'augmentation des tumeurs bénignes et le
nombre d'appareils électriques utilisés. Pour de 4 à 5 utilisations
quotidiennes, le risque était deux fois plus important, tandis qu'il était
4 fois plus élevé pour 7 utilisations.
Malgré ces constatations,
l'enquête de Savitz n'est pas probante, car l'échantillon d'enfants
observés est beaucoup trop faible. Lui-même avoue que son étude n'est pas
assez significative pour envisager sur-le-champ la protection des
personnes, donc d'avoir peur de l'électricité. On comprend mieux
l'embarras du Congrès américain qui ne se décide pas à inclure IPS ondes
électromagnétiques dans la liste des facteurs environnementaux
cancérogènes comme l'amiante, le benzène... Car chaque enquête probante
semble infirmée par une autre, qui assure qu'il n'y a pas de raisons de
s'inquiéter.
La France n'avait pas officiellement pris part au
débat. Puis, en juin dernier, trois techniciens de Télé diffusion de
France (TDF) travaillant au sommet de la tour Effel se sont ouvertement
inquiétés de la pose de 9 émetteurs radio supplémentaires au-dessus de
leurs têtes. En effet, la fréquence d'émission de la bande FM (70 Mhz) est
très facilement absorbée par le corps humain (voir Science & Vie n°
860). On les a mutés. Dans le doute, TDF s'abstient d'admettre le danger
potentiel (bien que l'un des techniciens, travaillant encore au sommet de
la tour Eiffel, se plaigne régulièrement de migraines).
Le risque
était donc grand d'en demeurer aux soupçons et aux spéculations, bref, aux
bavardages. Vint la décision de EDF. Cet organisme compte beaucoup trop de
travailleurs «baignant» dans les ondes électromagnétiques pour qu'il
acceptât de baigner à son tour dans le flot. Il a voulu en avoir le coeur
net. Son service général de médecine de contrôle, dirigé par le Dr
Lambrozo, a donc lancé sur le sujet la plus grande enquête épidémiologique
jamais réalisée en milieu professionnel. Les données recueilles par les
médecins du travail et les techniciens de EDF-GDF seront analysées par
l'équipe du Pr Goldberg, directeur de l'unité 88 de 1'INSERM Cette enquête
devrait dire si l'exposition aux champs électromagnétiques de très basses
fréquences celles des lignes électriques européennes (50 Hz) et celles
d'Amériques du Nord (60 Hz) augmente les risques de cancers. Dans ce cas,
il faudra évaluer ce risque en fonction de l'intensité et de la durée de
['exposition, puis, bien sûr, calculer la dose à ne pas
dépasser.
On peut dire qu'EDF n'y est pas allée avec le dos de la
cuiller, puisque le groupe de population étudié compte 150 000 personnes.
Or, plus l'échantillon est important et plus les résultats obtenus sont
crédibles. Comme le personnel de EDF-GDF ne permet pas, bien sûr,
d'atteindre un tel chiffre, les Français se sont donc associés à deux
autres grandes compagnies d'électricité canadiennes, Hydro-Québec (2) et
Ontario Hydro, qui soumettent donc une partie de leurs travailleurs à
l'étude entreprise.
Cette enquête épidémiologique est du type
cas-témoins, désormais accepté dans la majorité des recherches ces
dernières années. Son principe consiste à comparer un groupe de sujets
malades (les cas) à un groupe de sujets sains (les témoins). EDF a choisi
d'analyser tout les cas de cancers diagnostiqués et répertoriés sur le
registre de son service général de médecine de contrôle durant les dix
dernières années (de 1978 à 1988) ; cela représente 2 500 personnes. Pour
chaque cas de cancer, les épidémiologistes tirent au hasard, dans la même
classe d'âge, quatre témoins (10 000 personnes), qui ont la même
ancienneté dans l'entreprise que le malade à la date du
diagnostic.
L'étape suivante consiste à reconstituer l'histoire
professionnelle des malades et des témoins qui leurs sont associés. C'est
facile, en France, grâce au fichier informatique, qui retrace le parcours
professionnel de chaque travailleur depuis 1948, date de la
nationalisation de l'entreprise. On connaît donc la succession des postes
de travail occupés par l'employé depuis 40 ans.
Reste à définir la
dose totale reçue. Théoriquement, il est impossible de mesurer la dose
absorbée par un monteur électricien travaillant à Trouville dans les
années cinquante et muté en fin de carrière dans un service administratif
de la région bordelaise ; mais on peut quand même évaluer cette dose à
partir de mesures actuelles. C'est la troisième étape de l'enquête. Pour
cela, mille employés sont équipés d'un dosimètre attaché à la ceinture
pendant une semaine. Ce nouvel échantillon reflète fidèlement l'ensemble
des postes de travail de l'entreprise. Toutes les minutes, l'appareil
enregistre l'intensité du rayonnement et la stocke en mémoire. Les
informations recueillies permettent donc d'attribuer à chaque poste une
intensité de rayonnement. L'historique professionnel, des malades ou des
témoins, peut être désormais traduit par une dose reçue
annuellement.
Si l'on constate donc que les malades ont subi des
champs électromagnétiques plus intenses que les témoins ou pendant plus
longtemps, on sera h i en en mesure de déduire que les ondes
électromagnétiques sont bien cancérogènes. Cette déduction ne sera
formelle qu'après qu'on aura écarté les causes étrangères, par exemple
l'exposition à des produits chimiques cancérogènes (solvants chlorés, 1-2
dichlorométhane...), à l'amiante, aux radiations ionisantes utilisés par
EDF - GDF . En effet, certains ouvriers atteints d'un cancer et
fortement exposés aux ondes électromagnétiques ont pu être en contact avec
un de ces produits. Un calcul compliqué permet donc d'évaluer la part de
responsabilité de chaque substance afin de déterminer le risque spécifique
à chacun d'eux. Les premiers résultats seront publiés vers la fin de
l'année 1991.
On a par ailleurs recouru à la biologie pour tenter
de vérifier les effets des champs électromagnétiques sur la cellule
vivante. Les travaux des quinze dernières années montrent que la membrane
cellulaire est bien sensible aux champs électromagnétiques de basse
fréquence. Ces champs modifient certains mécanismes biochimiques tels que
les échanges du potassium et du calcium à travers cette membrane. Plus
grave, ils semblent dérégler aussi la synthèse de l'ADN et la
transcription de l'ARN. Récemment, Jerry Phillips du Cancer Therapy and
Reasearch Center de San-Antonio (Texas) a obtenu une croissance anormale
des cellules cancéreuses irradiées par des ondes électromagnétiques de
très basses fréquences (0-300 Hz) analogues à celles produites par les
lignes à hautes tensions.
Mais, pour le moment, ces expériences ne
peuvent pas être extrapolées à l'homme, parce que les doses expérimentales
sont différentes de celles qui irradient l'homme de la rue. On attend donc
les résultats de l'enquête EDF ; c'est alors que les études biologiques
prendront plus de poids.
(1) Case control study of cancers and
exposure to electromagnetic field - 1987 (2) Créée en 1944, Hydro
Quebec a fait en 1963 l'acquisition de la plupart des entreprises
d'électricité du Québec. Depuis 1986, elle est devenue le plus grand
exportateur canadien d'électricité vers les USA. Une production à 96,2 %
d'origine hydrolique.
(3)La liste des agents cancérogènes étudiés
en plus des champs électromagnétiques a été établie à partir de la liste
du Centre international de la recherche contre le cancer. Ils
appartiennent à la liste I (cancérogènes chez l'homme), IIa
(cancérogènicité probable) et IIb (cancérogénelté possible).
Le
bain d'ondes quotidien
Toutes fréquences confondues, la densité de
notre environnement électromagnétique s'est vu multiplier par un milliard
en trente ans. Mais le flux électromagnétique émis diffère avec chaque
appareil électroménager. A 3 cm d'un ouvre-boîtes, la densité de flux est
40 fois plus importante qu'au voisinage immédiat d'un téléviseur.
Toutefois, dans tous les cas, elle décroît rapidement dès qu'on s'éloigne
de sa source. Ainsi, pour ce même ouvre-boîtes elle est divisée par 2 000
à 1 m de 1'appareil, passant ainsi de 2 000 microtesla à 1 microtesla.
Cette valeur est beaucoup plus. importante pour !es lignes à
haute-tension, d'où un danger éventuel pour les
monteurs-câbleurs.
En 1979, la sociologue
américaine Nancy Wertheimer révéla que les enfants de la région de Denvers
habitant près des réseaux de distribution électrique couraient deux fois
plus de risques de mourir de leucémie. Depuis, bien d'autres enquêtes sont
venues confirmer ou infirmer ces conclusions : en 1986, le Suédois Lennard
Tomenius constate un accroissement du nombre de tumeurs du système nerveux
chez les enfants habitant dans les maisons installées près de lignes
électriques ; en 1987, le biologiste anglais Alans Myers conclut l'inverse
; enfin, en 1992, Maria Feychting et Anders Ahlbom, de l'institut de
Karolinska (Suède), confirment le rapport entre l'exposition aux champs
électromagnétiques et l'apparition de cancers, tout en établissant un lien
entre la dose de champ électromagnétique et les effets observés
.
Conclusion, il existe un risque accru de leucémie et de
tumeur du cerveau lié à l'exposition aux champs électromagnétiques ,
il n'y a pas de relation dose-effet très
nette.
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